Mes collègues ronflent et je m'acharne, pour tuer ces heures insomnieuses, à combler les lacunes de ce blog (quel nom ridicule mais qui a le charme suranné des titres de films de série B). Nous nous sommes gavés hier soir, de plats gras, de moules, de bières comme des vins, puis la moitié d'entre nous a regagné sa couche. Peck, Jo et Cécile (notre hôte pour cette nuit, demain c'est l'hôtel, enfin !, et ses luxes épanouis) ont continué la nuit ailleurs et sont revenus il y a deux heures, quelques minutes après mon propre réveil - une connivence mystérieuse avec les personnes qui partagent mon environnement m'avertit souvent de leur retour avant même qu'il ne se produise réellement. J'abandonnerai mes projets de visite pour dormir un peu, ce soir nous jouons à 21 heures pour la dernière fois avant quelques semaines (mais le studio nous attend samedi prochain). Aux Marolles, pour les Nuits Blanches, en plein air. Pour une fois, les flics n'interviendront pas... Parfois, un camarade se retrourne en marmonnant - Ju se lance dans un monologue angoissé, à quoi Peck répond par quelques syllabes incompréhensibles, mais que l'on sent consolatrices. Un bébé braille à l'étage, Zoé se redresse sur ses coudes et, encore endormie, se mouche ; elle exhale un soupir de soulagement, me gratifie d'un regard plombé d'où la compréhension est absente, puis se love contre Jo qui l'ignore, tout à ses rêves abstraits. Le chat, stupide et noir, se vautre sur mon costume, je l'en chasse avant qu'il ne me le dégueulasse, et me plonge dans une mélancolique méditation sur le ridicule de notre animalité, ce fardeau qui est notre drame et notre grandeur... ce matin qui pour moi est toujours la nuit, je répudie Démocrite et son rire cosmique, et avant de m'endormir enfin, je ressasserai encore longuement, comme Krapp dans sa turne, l'aliment insipide de nos années mortes.
publié par stéphane augsburger publié dans : wwwustour2007
Flegme britannique ? Oubli, remède souverain apporté par les seaux de bière ? Amnésie, alzheimer ? Toujours est-il que le lendemain, nos Anglais, lotophagiques, ou honteux de cette leçon de rock'n'roll donnée par un petit bout de femme déchaînée et de dix ans leur aînée, font mines de rien, tout entiers à leur maussaderie insulaire. Nous pensons bien encore attaquer leur somptueux bus noir à coups de bouteilles d'Astra mais, modestes, nous décidons d'en rester là (on ne frappe pas un homme à terre, même si l'on achève les cheveux - isn't it, Jack ? qui cela dit arbore ce matin une coupe encore plus branchée que d'habitude) et de partir au plus tôt pour Berlin, que Jo a déjà rallié en train (il doit faire acte de présence sur le marché de l'art contemporain, dont une messe se tient dans la capitale allemande). Quelques saucisses plus tard, nous entrons dans Wedding, vieilles retrouvailles puisque c'est le quartier de tous nos fiascos (la dernière fois, nos deux concerts nous coûtèrent plus d'argent qu'ils nous en rapportèrent). Ambiance urbaine délabrée chic, phares dans la pluie, pavés luisants sous les tilleuls ostalgiques (sont-ce des platanes ?), nous débarquons chez l'ancien patron de Schererart, qui nous a trouvé le plan foireux de la tournée, un concert à quarante décibels dans un bar du quartier, chouette au demeurant avec sa déco digne de métropolis et une scène qui occupe tout l'espace d'une salle minuscule, mais dont le patron, ni sympathique ni antipathique d'ailleurs, tout juste pathique décida Jo, ne veut rien tant que nous quittions les lieux. Pas vraiment de sono, pas de technicien, pas de lit, pas de possibilité de laisser les instruments sur place... Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, nous installons une cabarétique sène, décidons d'une liste de morceaux plus calme, et devant dix personnes tout au plus, donnons le concert le plus atypique et le plus agréable de la tournée, renouant avec nos débuts acoustiques et confidentiels, à l'époque où dans un atelier nous ne jouions jamais pour plus de deux spectateurs... Le souffle de Karl Valentin passe sur l'assistance, les années 20 sont ressuscitées, la voix de Zoé, diffusée par quatre haut-parleurs rétros en métal jaunis, un à chaque coin du plafond, évoque de vicinales apocalypses et des plaisirs fragiles, et, docilement, chacun se laisse mener où nous voulons, toutouye, toutouye... Suspension poétique du temps, l'intelligentsia allemande ne s'y trompe pas, et un artiste de la Ruhr, vantant les mérites de ses soirées hors du commun qui réunissent à chaque fois, ô comme je l'imagine aisément !, cinquante épigones de Brecht et autant de clones de Beuys (les artistes ne désirent rien plus que de passer pour tels et, pour cette raison, sont les plus lamentablement panurgiques des créatures, pâles copies issues du même moule jusqu'à tuer l'original par leur encombrante et annihilante profusion), subodorant quelque filiation secrète entre notre démarche et la sienne (l'Esprit est partout !), nous propose de venir quelque jour distraire ses invités. Pourquoi pas ? Moi aussi souvent je cède au bovarisme (jusqu'à susciter involontairement et dans un esprit tout-à-fait wildien des situations littéraires pour mieux pouvoir jouir de la réalité - sommes-nous condamnés à ne nous nourrir que de représentations, qui plus est agréées par l'histoire de l'art ? cette perspective donne froid dans le dos...), et me réjouissant par devers moi d'être adoubé par ces clowns gorgés d'eux-mêmes, j'énumère nos conditions, Saint-Pierre sans vergogne foulant ma foi au pied.
publié par stéphane augsburger publié dans : wwwustour2007
Ah ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sont branchés avec leurs oripeaux et leurs cheveux savamment en désordre... Ils sont quatre, dans le vent du nord, ils ont le ventre qui pousse ordinairement très tôt aux bingedrinkers, et ils viennent de London, ou de Manchester, enfin de quelque ville à faire pâlir New-York, et nous mesurons de suite, devant la naturelle supériorité de leur nonchalance, l'étendue du handicap qui nous grève, avec nos provinciales attitudes toujours en retard d'un siècle. Le Berlinois lui-même passe pour un plouc, et le Barcelonais est rélégué au rang qu'il mérite : celui de mauvais figurant dans un clip des années 80, avec son anorak fluo et sa coupe mulet. Le Genfois quant à lui, fréquentant ou pas la Cave 12 et les cours du HEAD, est purement et simplement annulé : il n'existe plus. Les blondes artificielles dans le public l'ont bien compris (à défaut d'intelligence, elles ont le sens inné de la branchitude). Et quand les premiers accords de Jakpot retentissent, - appel à déposer son cerveau au vestiaire et à danser jusqu'à la transe acidulée du consommateur des métropoles, merveille de la médiocrité revendiqué et pied-de-nez au tronc triste de la théorie, - c'est la joie du peuple régicide voué à la bière sans esprit et aux Spice Girls sans sel qui s'expose sans honte de son obscénité, une deux une deux, sur le tremplin aux ressorts usés du postmodernisme (parfois les méta-récits servent au rebond). Je fuis les décibels, furieux contre moi-même, et cours m'abîmer dans un sommeil réparateur. Mais les autres ne l'entendent pas de cette oreille... Vengeurs, terribles anges exterminateurs, ils hantent les loges britiches, et sitôt qu'une fan en goguette, peroxydée et déjà lascivement offerte, tente de passer leur cordon (on est à la fin du concert), ils la pelotent sans vergogne et la tâtent et mordent sa chair moite. Extases volées à la faveur d'un attouchement encore sans conséquence mais déjà violateur, plaisirs emportés à la lisière de l'innocence, prétexte abusif de l'ambiguïté du geste ! Gagnés par l'excitation, nos Maldorors s'en prennent finalement aux objets mêmes du culte rendu : Jo, à chaque passage du chanteur qui accuse une ressemblance frappante avec le Sam de la bande à Scoubidou, lui demande où se trouve ce dernier ; quant à Zoé, saisie d'une sainte fureur en constatant que le guitariste, sosie de Jack Bauer, reste planté là la bouche en coeur et les bras en croix alors que la vie de Georges Bush est sans doute en danger, elle s'empare d'une bouteille de bière et, très-posément, très soigneusement, avec application, elle la vide, glou glou glou glou, jusqu'à la dernière goutte, sur la tignasse trendy du musicien incrédule. "You gotta save the world, Jack Bauer !" lui lance-t-elle en guise d'explication, avant de s'enfuir, mutine, fuyant les probables mesures de rétorsions, et laissant dans son sillage parfumé les échos suraigus d'un rire démoniaque...
publié par stéphane augsburger publié dans : wwwustour2007
Quand l'alcool et la fatigue conspirent à tramer une terre plate et chiffonnée, que tu erres en quête d'un petit-déjeuner rassis, la face terreuse et la glotte sèche comme un cendrier, dragué vaguement par le boulanger inverti aux beaux yeux de fille, apostrophé par l'ivrogne matutinal qui te prend pour un frère de cloche, c'est que ta soirée fut un triomphe, - de ces triomphes qui se paient cher... Notre chambre, donnant sur les rails, est attenante à une salle presque aussi grande que le KAB et remplie de frigos à bières - choisis ta marque camarade et meurs noyé ! Les barmaids et les organisateurs, enchantés de notre capacité à envoûter le public - Hamelin est à quelques kilomètres et nous avons tout des musiciens de Brême - nous proposent de jouer le soir même en première partie de Jakpot, un groupe de britpop joviale et assez savante (breaks et moulinets de caisse-claire tous azimuts). Trop contents de meubler une soirée laissée vierge par notre agenda, nous acceptons ingénument. Quant à votre serviteur, lassé des mirages vintage, il regagne hambourg, où il avait la veille échangé son miracle Fender mexicain des années 2000, tout d'acier et de bouillonnements gras, contre un ampli éponyme silverface seventies made in USA, au son perlé d'eunuque, magnifique certes pour un groupe rétro mais en totale inadéquation avec notre style rocailleux, afin de récupérer mon bon vieux pro junior - à la grande stupéfaction des vendeurs intégristement acquis à la cause occase. Cinq heures de voyage aller-retour, bringuebalé à l'arrière d'une bagnole d'amis venus au concert, à compter les bouleaux pour conjurer le malaise croissant d'après-cuite - non je ne suis pas une construction d'éléments disparates, les cellules parlent aux cellules, tout n'est qu'un vaste jeu 3 4 5 Birkenstock les arbres sont à l'étage... Je reviens en train via Hannovre, Peck et Alexia viennent m'y ramasser, le coeur au bord des lèvres comme une grande fleur malade, et dans la précipitation j'arrive à la Kulturfabrik une demi-heure avant l'ouverture des portes, pour un rapide soundchek. Le concert s'avère catastrophique. Le public, en majorité venu pour s'ébrouer sur de la musique pop, demeure perplexe, je bouge autant qu'un éléphant sous valium et massacre à qui mieux mieux toutes les chansons, confondant les parties ou les oubliant. Dans le genre, j'innove carrément, en inventant des bourdes encore jamais commises, en déplaçant mon inspiration sur l'exécution au sens propre des morceaux... Je tourne lourdement sur les débris de nos chansons, étouffant ma honte dans la promesse de ne plus jamais livrer si piètre performance, et attends patiemment, trop accablé au fond pour m'emporter, la fin du concert, spectateur blasé de ma propre débâcle comme on l'est de la mort d'autrui.
publié par stéphane augsburger publié dans : wwwustour2007
Nous voici rendus, changeant plus souvent de ville que de chemises, et de clavier - azerty cette fois, mon dieu donne-nous la patience ! Bruxelles et le zigzag impatient à travers la ville pour parvenir le plus tôt possible - la faim tenaille, l'envie de bière buvable enfin après une semaine de Reinheitsgebot à tuer les chiens plus endurcis, moules, carbonnade, repas gargantuesque au Chat Noir, un magnifique boui-boui ouvert toute la nuit et pratiquant, lui, des prix acceptables... Mais reprenons nos fouets et nos félidés, direction Hildesheim... C'est notre deuxième destination. Embarquant Alexia avec nous, qui organise notre prochaine tournée avec un zèle infatigable et cette détermination sans faille propre aux représentants de sa race (à Hambourg déjà, elle avait expulsé manu militari (c'est une expression latine, pas une personne, hypocrite lecteur !) le pauvre vagabond privé de sa chope). Kulturfabrik, briques oranges, range ta voiture, Tür porchère, l'ancienne usine de papier nous ouvre les bras. Magnifiquement délabrée, sise au bord de la voie ferrée, il s'agit d'un repaire d'artistes, ateliers, bar, salles de concert, et nous jouons dans le bistrot soir de happy hours... Schlechte Idee ! Mais contre toute attente, et malgré le fait que nous jouons directement après le dérisoire match de foot retransmis sur écran géant, l'accueil du public est favorable et nous livrons devant un parterre séduit de tant d'audace l'une de nos meilleures représentations... Particulièrement urbain, l'autochtone ne se livre pas à une débauche effrénée, malgré les prix deux fois plus bas que d'habitude. Bel exemple pour notre jeunesse genfoise, qui s'adonne elle sans retenue à la pire des licences ! Par esprit de compensation, dans un bel élan de camaraderie internationale, nous buvons pour nos amis abstèmes, fêtant notre succès imprévu, et c'est jusqu'au petit matin que nous traînons nos basques titubantes, sur le dancefloor soudain transfiguré par nos entrechats de rescapés des années 80, virevoltes gracieuses, saltos subtils, futés envols, qui médusent au sens propre les danseurs clairsemés, les renvoyant impitoyablement à leur lourdeur vernaculaire et en rappelant une nouvelle fois que la légèreté est une vertu entre toutes latine...
publié par stéphane augsburger publié dans : wwwustour2007